Israël-Palestine : le pourrissement

Alors que la droite nationaliste israélienne enchaîne les succès électoraux depuis vingt ans, qu’elle a pu compter sur le soutien sans faille de l’administration Trump, qu’elle a signé les « accords d’Abraham » avec les Émirats arabes unis et le Bahreïn et normalisé ses relations diplomatiques avec le Soudan et le Maroc, la question palestinienne semblait ne plus intéresser personne.

Certes, la bande de Gaza gouvernée par le Hamas continue régulièrement de poser problème, puisque des affrontements s’y sont déjà produits en 2008, 2012 et 2014.

Mais malgré une indéniable capacité de nuisance, l’entité palestinienne, soumise à un blocus israélo-égyptien depuis quatorze ans, ne représente pas une menace militaire sérieuse pour Israël.

Quant aux Palestiniens de Cisjordanie, remisés derrière la « barrière de sécurité », ils demeurent contrôlés par l’Autorité palestinienne présidée par Mahmoud Abbas, lequel n’a jamais remis en cause la coopération sécuritaire avec Israël.-.

Enfin, les Palestiniens d’Israël semblent « domestiqués » depuis plusieurs décennies. Jusqu’à récemment, nombreux étaient les Israéliens, notamment progressistes et partisans d’une solution à deux États, qui considéraient les citoyens arabes comme intégrés à leur société.

C’était sans compter la marginalisation économique croissante d’une partie des Arabes israéliens, ainsi que le sentiment d’insécurité suscité par les menaces de l’extrême droite.

L’évolution de l’État hébreu, à l’origine en 2018 d’une loi faisant d’Israël un État-nation du peuple juif, et excluant ainsi de fait 20 % de sa population arabe, constitue un autre facteur de tension.

La partition politique et géographique entre la bande de Gaza (gouvernée par le Hamas) et la Cisjordanie (conservée par l’Autorité palestinienne liée au Fatah) révèle une crise profonde dans la mesure où elle met en doute les contours mêmes de la communauté politique palestinienne.

Elle montre aussi que l’intégration du Hamas au jeu politique par sa participation aux élections législatives en 2006 a provoqué l’implosion du système de sous-traitance sécuritaire qui lie l’Autorité palestinienne à Israël. Le maintien de ce système empêche la refondation de la communauté politique palestinienne. Il rend également délicate l’élaboration d’une stratégie permettant de cheminer vers la souveraineté.

Aussi, on peut considérer comme une modeste victoire pour les Palestiniens le fait que, quoique marqués par une fragmentation profonde, ils semblent surmonter les clivages géographiques, institutionnels et politiques qui les divisent. L’accumulation des humiliations et des rancœurs a permis la jonction des colères, de Haïfa à Gaza en passant par Jérusalem et Ramallah et l’organisation d’une grève générale le 18 mai. Que ces fronts s’allument en même temps est inédit.

Par ailleurs, en s’érigeant en défenseur de Jérusalem, le Hamas ambitionne de conquérir le leadership de toutes les résistances à Israël.

Les milliers de roquettes lancées par le mouvement et ses alliés n’ont pas mis en défaut le bouclier antimissile d’Israël, mais elles ont perturbé pendant plusieurs jours la vie quotidienne des Israéliens, les activités économiques et éducatives du pays.

En outre, douze morts sont à déplorer en Israël à la suite de ces attaques. Une petite victoire pour le Hamas, malgré les 248 morts palestiniens dans la bande de Gaza provoqués par l’armée israélienne, et la destruction d’un millier d’appartements et d’infrastructures essentielles.

Pourtant, la victoire palestinienne est limitée et il sera certainement difficile de la faire fructifier. D’abord car il s’agit plutôt d’une coïncidence des luttes qu’une organisation concertée de celles-ci. Certes, les vidéos relayées par les réseaux sociaux créent une forme de solidarité autour d’injustices et de violences perçues par les Palestiniens.

Pour autant, malgré les ambitions du Hamas, la question du leadership n’est pas résolue – et le report sine die des élections législatives palestiniennes retarde encore davantage l’émergence d’une stratégie palestinienne.

Si elle se constitue, cette stratégie ne pourra être fondée sur la violence : d’abord car le rapport de forces est défavorable aux Palestiniens, mais aussi parce qu’à l’intérieur des frontières d’Israël, l’usage de la violence déboucherait sur une guerre civile. Si certains Arabes israéliens peuvent être séduits par le baroud d’honneur qu’incarne à certains égards l’offensive du Hamas, leurs intérêts divergent profondément de ceux de l’organisation islamiste.

La fin de la solution à deux États ?

Enfin, la solution à deux États prônée par la communauté internationale et dont le président américain, Joe Biden, a rappelé l’importance, semble aujourd’hui hors d’atteinte. La colonisation de la Cisjordanie a morcelé le territoire palestinien et obère une souveraineté palestinienne à venir. Parmi les Palestiniens et dans le monde, nombreux sont ceux qui renoncent à l’objectif des deux États et militent désormais pour défendre des droits égaux pour les Palestiniens au sein de l’État israélien.

Au sein même du parti démocrate américain, des voix dénoncent la « politique israélienne d’apartheid ».

Le nouveau président américain sera plus enclin que son prédécesseur à exercer quelque pression auprès de son allié historique. Pourtant, même si le processus d’Oslo est mort et enterré, et si la création d’un État palestinien apparaît comme une chimère, les récents heurts ainsi que l’imposante présence des extrémistes palestiniens et israéliens ne laissent guère augurer de la possibilité à court terme d’un État binational.

La remise en cause de la cohabitation entre Juifs et Arabes, les craintes que suscitent désormais ces derniers alimenteront l’attractivité d’une rhétorique nationaliste et sécuritaire auprès de l’électorat juif.

L’absence de stratégie est aussi un mal partagé du côté israélien. Ces vingt dernières années, la droite au pouvoir a surtout œuvré pour contenir la menace palestinienne mais ne s’est jamais attelée à résoudre les différends qui permettraient de déboucher sur une paix acceptable et durable.The Conversation

Laetitia Bucaille, Professeur de sociologie politique. Chercheur au Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (CESSMA), chercheur associée au Centre d’Etudes et de Recherche Moyen-Orient, Méditerranée (CERMOM) , Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.



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